Vendredi 3 avril, 23h30, Phan Thiet
Compte-rendu du Jeudi 2 avril et du Vendredi 3 avril.
Etape 5 (1ère partie)
Dalat – Gia Bac : 120km
Comme à mon habitude, je dois, la veille d’un départ d’une étape importante, faire mes affaires aux derniers moments.
J’ai dormi trois nuit au Dreams Hotel 1 de Dalat. L’établissement est tenu par une dame, qui parle français.
Hier soir, en discutant avec elle, j’apprends qu’elle à 4 métiers : gérante de l’hôtel, elle gère les abattoirs de 3h à 6h du matin, possède un commerce et une société de transports… Bien sûr avec l’aide de son mari et de leurs enfants. Chapeau bas tout de même.
Pour 15$ la nuit, c’est un superbe rapport qualité/prix. L’hôtel est superbement tenu et ils ont fait des investissements importants. L’atout principal de cette adresse reste tout de même leur petit déjeuner occidental. Ils vous attends tous les matins, sur une grande table au sous-sol (qui est la cuisine en fait). Y sont préparés dans des assiettes : des fruits, de la viande, du pain ; à la commande on vous fait du café, du thé, des omelettes et, même pour moi, du MILO, c’est-à-dire du chocolat chaud. Le personnel est extrêmement serviable, ce qui rajoute à la qualité. Une vraie adresse en tous cas.
Après ma virée dans la campagne, je sais que pour moi, ce jour va être un tournant important. J’ai volontairement tiré un trait sur celle qui devait me mener à Dalat et j’ai franchement bien fait car comme je me le rappelais, la route était trop dégarnie, très longue et pentue, trop de trafics…
Néanmoins je suis motivé. Les roues me démangent. Je me suis remis de mes diverses blessures superficielles, de mon ampoule et surtout de mon dégout du SD (merci Thibault, Thomas et Michel). Pendant cette semaine entière je n’avais pas touché les patins. Là je vais les avoir aux pieds pendant presque 48h d’affilé.
J’ai fait demander à ce que je puisse avoir une petite collation pour ne pas partir le ventre vide. Je me suis levé à 5h du matin. A 5h15, j’étais en bas avec toutes mes affaires. Le temps d’avaler un jus de fruit et un café, les deux garçons de l’hôtel se lèvent doucement et commencent leur journée en astiquant tous les meubles. Ils sortent du lit mais sont très matinaux. Serviables, ils me proposent donc mon petit déjeuner. Un quart d’heure plus tard c’est le départ. Il fait déjà jour dehors et les premiers klaxons résonnent déjà… En Asie, le temps semble décalé.
Après quelques expériences infructueuse avec le SD, je suis maintenant autonome pour mettre les charges dessus. J’ai trouvé mes repères pour les poches et stocker astucieusement mes affaires afin de pas enlever les tenders en journée. Tout traine à vrai dire sur le sac à dos Salomon, qui lui même est dessus le sac de sport Adidas, complètement cadenassé.

Tout l’amarrage fonctionne, je peux m’élancer. Premier effet de surprise de la journée, je n’ai plus d’argent. J’ai pas mal dépensé à Dalat. Hier soir j’ai payé avec mes derniers deniers. Juste en sortant de l’hôtel, la route qui me mènera à Phan Thiet (Heureux qui comme Ulysse…) me mènera aussi au plus proche ATM. Je passe une grosse bosse, première difficulté également de la journée, mais dans la bonne humeur car je suis tout frais.
Après avoir retiré un million de Dongs et fais mon premier vrai film du voyage, je m’élance. La règle en montagne est la suivante : toute bosse grimpée doit être immédiatement dévalée ; son contraire est bien entendu de mise à chaque fois. C’est donc vers 7h du matin, que je m’élance dans une belle ligne droite, déjà au milieu des badauds qui doivent se demander qui donc passe ainsi drôlement vêtu. Ayant rejoins le lac, je sais que je vais devoir grimper un petit mur afin de m’extirper de la ville. La rue est quasi déserte, le revêtement moyen…mais avec de la fraicheur musculaire et un gros mental (surtout un mental rafraichit par sept jours sans faire d’efforts de ce type) on peut tout faire !

Comme toujours à cette heure-ci (il faudrait vraiment que je parte de nuit), je transpire déjà à grosse gouttes dès qu’une difficulté se présente. Je mets un petit quart d’heure à sortir de Dalat. J’en profite, au panneau indiquant la sortie de la ville, pour prendre une ou deux photos. L’euphorie du départ, comme à chaque fois. Ici, la route est médiocre (pourrie) et elle semble être très pratiquée par les autobus fous. Bien sûr, je ne sais pas ce qui m’attend. Je sais juste que je veux rejoindre Di Linh qui est censé être à 80km pour la pause déjeuner.
Je m’élance donc dans une descente infernale. Je ne suis pas descendeur, entendez par là que sans le SD, il aurait été impossible pour moi de m’élancer dans de tels lacets (même à vide). Je suis donc bien content d’avoir avec moi cet « ami ». La route, du début jusqu’à la fin de la descente est extrêmement médiocre. Une fois lancé dans la descente, elle ne s’arrête plus. Virage à gauche, à droite, peu de lignes droites, nous sommes bien en montagne, c’est beau, mais TRES physique !

J’estime avoir descendu de mémoire au moins dix kilomètres, j’ai du m’arrêter trois fois dans la descente et pas pour prendre des photos. Beaucoup de bosses dans le bitume, de caillasse, cela fait mal dans les cuisses, la répétition des chocs entraine une production importante de lactate non souhaité et dangereuse.
Je m’arrête donc afin de ne pas me laisser entrainer dangereusement dans un virage pour faire comme certains cyclistes qui ratent le coche et finissent dans le décor. La route est dangereuse et j’ai bien en mémoire qu’en voulant prendre vite un virage au col des nuages, je me suis retrouvé les fesses par terre ; je n’improvise plus donc, je gère.
Les cuisses font très mal, je freine à bloc car la vitesse se prend rapidement. Certaines difficultés se passent en étant très fléchis, les bosses par exemple, pour encaisser au maximum les coups. Mine de rien, on peut penser qu’une descente, c’est quelque chose de facile et que cela va vous enlevez 20 bornes fastoche de votre journée ? Rien à voir, c’est de loin la chose la plus dure à faire car il faut être extrêmement lucide et savoir gérer vraiment plein de choses à la fois.
Le paysage est superbe. A cette heure-ci les lumières sont très belles. Dommage que je ne puisse en profiter plus ; mais je me rassure en me disant que ceux qui montent/descendent en bus n’en voient pas autant. Le ciel est d’un bleu si clair, si limpide ; les cumulus ont une teinte et un éclat splendide. Enfin, le vert de la forêt est tout ce qu’il y a de plus charmeur. Les différentes teintes attirent l’œil comme jamais. Il y a en de tous les types et au détour de différents visages, la lumière pointe différemment sur des feuillages, la nature change tous le temps.


Je fais des pointages réguliers, je monte facilement à 40 km/h, ce qui n’est pas négligeable. Notez que c’est un véritable « art » que de plaquer le guidon sur les cuisses, fléchies et de regarder du coin de l’œil le GPS sur mon poignet gauche en ne quittant pas la route du regard …
Puis la vallée pointe son nez. Ce n’est pas mécontent que je perçois au loin une longue ligne droite, qui signifie, la fin du « calvaire ». En tous, c’est pratiquement dix bornes donc, qui attendent les courageux, avec un revêtement pourri, pour ceux qui veulent aller à Dalat.
On sent la route nouvelle, qui vient de sortir de terre. Ça va changer avec ce que je viens de subir. Un péage m’attend, mais je n’y suis pas assujetti et remercie les conducteurs qui empruntent cette belle route d’en être les commanditaires. C’est un véritable rouleau de bitume qui se dévoile à moi. Personne en plus, est-ce l’heure ou simplement la position géographique du réseau ? Je savoure ma solitude car je sais que souvent plus loin, je serai amené à me battre avec des camions.
C’est avec une côte de 10% que je vais réellement tester les capacités du SD. Etant donné la qualité du bitume, la grimper ne fut pas difficile, il faut juste pousser, bien positionner le SD assez haut, puis se laisse glisser. C’est au moment de la descente que j’ai pris un coup au moral, positif pour une fois. Michel, l’inventeur du SD à raison de dire que c’est une pratique à part. Il faut en cerner les variantes pour pouvoir en profiter pleinement.
Concernant la descente, en ligne droite, voici ma technique : je fléchis mes jambes au maximum, proche de la position de vitesse et du fameux 90° de la chaise ; j’abaisse le guidon du SD au maximum en faisant attention à ne pas toucher bien sûr le sol ; enfin au niveau du buste, je tente de me courber au maximum pour avoir la meilleure pénétration dans l’air possible. Résultat, une pointe à 58km/h ! Affolant. J’ai gardé une stabilité impressionnante et malgré ma charge, monter en speed n’a jamais été difficile. Bien sûr la route était superbe.
Il y a des jours comme cela, où l’on sent que les kilomètres sont avalés facilement et on croit en sa bonne étoile. Je sais que je viens de marquer des points, en partant tôt et en ayant déjà « abattus » 20 km facilement. Mais les étapes de montagnes c’est toujours la même histoire : lorsque l’on croit que l’on est arrivé, la nature fait tout pour nous rappeler que nous ne sommes que de tous petits bonshommes…
Di Linh, située à 70km du départ, était censée être mon point de déjeuner (vers dix heures je le rappelle ). Croyez le ou pas, mais entre 6h et 10h, avec quasiment pas de pauses, la niaque des bons jours, des conditions favorables, je n’ai pas réussi à rouler suffisamment fort pour abattre les bornes. La raison principale de cet « échec » fut le dénivelé de l’étape. Dalat est situé à 1500 mètres, quant à Di Linh elle s’élève à 900 mètres environ. Entre la fin de la descente et ce damné village, je n’ai pas arrêté de monter, descendre, monter, descendre… Puis, mon copain le soleil, montrait le bout de son nez au fur et à mesure de mes yoyos sur la route.
Vers 10h, je sentais que je n’avais vraiment plus rien dans les jambes, mais plus rien du tout. Ma tête me disait d’avancer, mais j’avais l’impression d’être littéralement un boulet sur une côte à 10% (j’ai eu droit à plusieurs de ces monstres !) et mon corps quant à lui se refusait à dépasser la limite. Qu’elle fut longue cette montée, environ un bon kilomètre, je faisais du 8km/h, pathétique ! Avec la chaleur, mon rythme cardiaque augmentait également rapidement, j’étais dans la côte à 170 bpm…
Dans ces moments de souffrance, on ne pense plus trop. On survie. La bouche est moite, la sueur dégouline de partout, les affaires sont trempées, le SD pèse une tonne, les patins ressemblent à des poids qui ne roulent plus, le soleil semble se lever toujours au mauvais moment ; bref, rien ne vas.
Je guette sur la route, le moindre petit panneau qui pourrait me sauver, me ramener à la vie et m’extirper de cette route qui, au lieu de descendre facilement, ne fait que me narguer, m’emmène un coup en haut puis un coup en bas. Qu’elles sont dures ces montées ! Certaines descentes, je ne patine même plus, tellement j’en ai bavé.
Je me laisse glisser, en espérant un vent favorable qui me pousserait et ne m’obligerait pas à pousser encore. Ces petits moments de répits, où je laisse trainer le guidon sur les cuisses, ou je fais un peu de relaxation, sont trop rares, mais font vraiment du bien, autant au corps qu’au moral.
Di Linh semble plus s’éloigner que se rapprocher. Sentant la fatigue pointer son nez, il est temps pour moi de rentrer au stand et de faire un bon break. Surtout, remettre de l’essence dans le moteur, car je n’ai rien avalé quasiment depuis mon départ. J’ai compris maintenant qu’il était inutile de demander à un restaurant qui faisait de la soupe du riz et vice-versa. Chaque panneau indique la « spécialité » de la cuisinière. Basta !
C’est donc chez une vieille mamie que je jette mon dévolu (et mes patins). Encore une fois, je suis accueilli, comme si j’étais vietnamien. Au sortir de la route, il faut franchir une mer de sable de dix mètres disons. Ensuite, nous arrivons sur un cube, typique de la campagne. Aucune décoration extérieure, juste un cube.
Il est ouvert sur une face. Une grande partie de son intérieur, fait donc office de restaurant. Une salle, carrée, parfois rectangulaire, accueillant plusieurs tables ; puis au fond, le nécessaire à la fabrication de la nourriture. L’arrière boutique, c’est le stockage, puis surtout le couchage, les toilettes, la basse cour…la campagne en somme (campagne routière j’allais dire).
C’est une mamie qui m’accueille donc. Elle me dévoile un charabia vietnamien que je n’arrive pas à comprendre. Je tente de dire « Pho » qui signifie soupe et fais le geste avec les mains pour dire que j’amène un bol à ma bouche et surtout que j’ai faim. Elle rigole, doucement. Puis me fait asseoir, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le repas est servi.
Je viens de lire une discussion sur le forum du routard, un voyageur demandait où pouvait-on trouver de vrais Pho dans le 13ème arrondissement de Paris. Beaucoup ont donné leurs adresses, puis une personne a expliqué que pour lui, tous les Pho étaient faux (!), car la plupart des restaurants sont tenus par des « Chinois » et que la soupe est occidentalisée… Vaste débat auquel je n’ai pas participé car je pense que la nourriture doit s’adapter à la culture locale. En tous cas moi, je pense que la soupe que l’on vient de me servir est excellente. Un bon bouillon, avec des épices, de la viande et des nouilles tout au fond !
Rien de mieux pour requinquer un corps meurtri. Et puis le petit sourire de la dame, qui tente de me parler, qui voit bien que je ne comprends rien, mais qui revient et me tend une sauce, des couverts, me surveille pour voir si je mange bien ; qui retourne à sa marmite, doucement et simplement.
J’ai donc établi domicile ici, le temps de laisser passer la chaleur. Il faut s’imaginer la tête de cette dame, lorsque j’ai compris qu’elle faisait du riz (ô chance) et qu’après m’être enfilé généreusement ce si bon bouillon, je lui demandé une assiette de riz. Elle m’a posé plusieurs fois la question, mais toujours j’ai dit oui. J’avais faim. Et si j’avais faim, il fallait que je mange.
Après cela, j’ai patienté. Observé la route. En face de mon cube, une école. Par deux fois, un flot d’enfant en est sorti. Un chemin attenant au cube, déferlait son lot d’enfants.
A chaque fois, ils passaient ainsi devant moi et au dernier moment, me faisaient un large sourire pour certains ; me faisaient coucou de la main pour d’autres ; quant aux plus téméraires, se lancaient dans un timide mais courageux : « Hello! ». Certains de ces enfants étaient plus petits que leurs cartables. Pourtant, c’est par centaines que l’on peut les voir sur les routes chaque jour, rejoindre les classes, c’est tout bonnement impressionnant.
Chaleur, plus manque de sommeil, plus étape éprouvante est égale à : écroulage de visage sur la table à manger de la vieille dame ! J’étais rompu de fatigue. Le SD dehors, moi dedans, je me suis laissé bercer par la fatigue de ma matinée et surtout de mon manque de sommeil comme d’habitude.
Ce qui peut sembler incroyable vu de chez nous, mais tout simplement normal ici, c’est que je me suis endormi plusieurs minutes, assez franchement, mes affaires au dehors (et ce à plusieurs endroits pas qu’ici) et pas une seule seconde, j’ai eu peur qu’on me les vole. Ça peut paraître magique surtout quand l’on ramène cela à notre chère société en France qui des fois devrait prendre exemple sur ses anciennes colonies…
Arrivé à dix heures, c’est seulement trois heures plus tard (une vraie digestion) que je m’apprête à partir. Dans ces moments là, on sait quand est-ce que l’on peut reprendre la route. Si le corps n’a pas récupéré, c’est prendre un gros risque que se lancer à nouveau vers l’inconnu. Facilement, je me dis que j’aurais rejoins Di Linh rapidement, ainsi j’aurai fait près de 80km vers 14h ; mais ce n’est jamais « facile ».
Sur ma carte, la journée était claire. Une fois rejoins ce bourg, une route baptisée numéro 28 plongée plein sud…sur des « highlands » tels qu’ils sont notés sur la carte. Highlander je connais, mais Highlands, jamais encore rencontré. Ces quinze kilomètres sont épuisants. Le même refrain recommence, montée, descente. Au niveau du mental, je sais qu’il me faut rejoindre la route qui me mènera sur le littoral, plus qu’une « chaine de montagnes à franchir » puis que de la descente. Je viens de Dalat (même si j’y suis allé en bus), c’est n’est pas cette petite chaîne de Highlands qui va me faire peur et échouer dans mon entreprise.
Et c’est là que je vois sur le bas côté, un gros zoom de photographe pointé sur moi. J’étais dans une énième montée, le genre de montée en travaux, réfection. Les voitures sont tantôt déviées tout à gauche, tantôt tout à droite. Un vrai cirque. Je m’arrête à sa hauteur. Il se présente comme un photographe professionnel. Il parle un peu anglais et apparemment je lui plais.

Il est sur une moto et a donc un chauffeur. Il me fait faire la pause, on se prend l’un avec l’autre, puis il décide de me suivre après m’avoir dis plusieurs fois bye-bye. Il prend de l’avance, puis s’arrête, se poste, et me shoote. Chouette, c’est le tour de France avant l’heure. C’est mon petit quart d’heure de gloire, ça permet de ne pas penser à la route, d’évacuer, de changer de sourire, de parler un peu, d’être mécompris, toujours, mais au moins, on a pu dire sa peine, à venir de tels ou tels endroits…

Mon quart d'heure de gloire

Photographe professionnel
Arrivé à Di Linh, je saisi l’occasion pour me faire filmer avec mon APN. Puis arrive l’embranchement. Un tournant, tout simplement. Je quitte une route à grande fréquentation, assez défoncée par endroits, pour rejoindre l’enfer.
Ces petites routes secondaires, tertiaires, qui sont belles, planes, qui bordent des villages charmants, des paysages somptueux, la campagne. C’est vers quinze heures seulement que j’aborde cette nouvelle route. Pour moi l’affaire est entendue. Je dois basculer rapidement au delà de cette chaine de montagnes que je n’aperçois pas encore, puis j’en aurai fini et je pourrai dormir à Phan Thiet comme prévu.
Comme prévu ?! Qui peut prévoir de telles étapes, loin, si loin, alors que de toute la journée, je n’ai croisé que mon ombre qui ne soit pas originaire de ce pays ? On peut difficilement prévoir des étapes de montagnes. Pourtant, je le savais. J’ai déjà eu ce type d’expérience, avant.
La principale erreur de cette journée, fut de penser que Phan Thiet n’était qu’à 140km de Dalat. En fait, c’est presque 200 km qui séparent les deux villes. Ainsi toute l’estimation de la journée fut faussée, mais cela, je ne pouvais le savoir que le lendemain, une fois arrivé.
Encore une fois, les statistiques vont venir s’effondrer sur mon crâne comme une mauvaise migraine. Di Linh était à environ 900 mètres d’altitude. Pendant dix kilomètres, je vais osciller entre 900 et 1000 mètres. Monter, descendre. Pourtant, je n’ai pas le temps de jouer aux montagnes russes. Il me faut rouler fort, vite, pour rejoindre la ville. Je sais le faire pourtant, mais je n’y arrive pas.
La journée est dans les jambes. Je continue de croire à l’infaisable. Le photographe m’accompagna pendant plusieurs kilomètres à la sortie de la ville. Il me fait prendre des pauses en simulant l’action de boire. Je ne peux pas tout foutre en l’air et lui dire « salut » comme chez nous, j’attends et m’exécute.


Un peu plus loin, après une belle montée, qui n’en finit jamais, je croise une petite maisonnette qui fait office de café. On m’interpelle, j’aime cela et j’suis mort, alors je m’arrête. Coca, je n’ai que ce mot à la bouche. Et on me répond différemment, Pepsi, Thé, Non, Oui.
Quand je demande une bouteille froide, là par contre, c’est difficile d’avoir autre chose que des interrogations pleins les yeux. Je m’amuse avec eux. Les patins font à chaque fois le même effet ! On prend des photos, on veut me marier à chaque fois que je me pause, dans une ambiance d’enfantillage, mais que font ces gens ?
Je repars. Monter, descendre. Le temps passe. Les bornes elles, semblent figées. Les 100mm sont lourds à transporter, à tirer, à grimper, à ramener. Je déteste tout. Ma vie, ce pays, le soleil et ses copains chaleurs, humidités et étouffements. Je déteste l’eau, qui part si vite, qui chauffe si vite. Je n’aime pas ma carte routière, qui me ment quand cela lui plaît. Enfin, je n’aime la montagne qu’une fois que je l’ai franchie, car une fois dedans, c’est une vraie catastrophe.
Après avoir joué aux montagnes russes pendant trois-quarts d’heures au moins, j’attaque une longue, dure, pénible et indescriptible montée. La route, dégarnie de végétation, bordée de maisonnettes, habitations ou commerces, porte bien le même nom, mais a totalement changé de visage.
C’est dans une vraie forêt que je m’élance. La route est pentue. Je dirais entre 7 et 9%. Elle se borde d’arbres gigantesques. Le plus surprenant, c’est le silence. Cela fait longtemps que je n’ai pas vu de monde sur la route. Parfois, je croise des montagnards, qui à deux sur une moto, vont à contre-sens de moi. Aurai-je oublié de préciser que je n’avance pas ? J’ai commencé à 6h du matin, il est, je ne sais même plus quelle heure il est… Je suis vraiment K.O., je n’ai qu’une hâte c’est que ce cauchemar finisse.
Le plus rigolo dans l’affaire, c’est que lorsque l’on souhaite fortement quelque chose, c’est souvent son contraire qui apparaît. Dans ma chute du col des nuages, j’ai dit : « Noooooooooon ! » Et puis j’suis tombé. Là, à chaque virage, à chaque arrêt, à chaque fois que je m’effondrais sous le poids de l’effort, la route continuait sans cesse, de monter, de grimper, de m’attirer, vers le haut. Le temps était chaud. Mes réserves d’eau et de nourriture étaient quasi nulles. Pas âme qui vive. Blair Witch vous connaissez ? Je me suis toujours dis que je n’aimerai pas être dans une telle situation.

Projet Blair Witch...et désespoir
Ce n’est pas le désert pourtant ici ??? Je suis rentré dans un domaine forestier. Seul les montagnard qui y travaillent y montent. Mais aucuns villages, commerces pendant près de 40km, je n’avais pas vu cela encore au Vietnam. Le désespoir arrive tout doucement. J’arrive à un stade, où à chaque virage quasiment, je m’arrête. Le ciel est bleu, limpide, le soleil, heureusement, est bien caché par les arbres. Le bitume est bien chaud. Souvent, je m’y suis assis, pour me reposer, non pas allongé, mais vraiment assis, pour récupérer.
Récupérer de quoi ? De monter à 6km/h ? D’être dans une forêt, seul, limite perdu ? D’avoir mal évalué les distances ? Plus le temps passe et plus je me dis qu’il va me falloir une sacrée paire de chance pour ne pas dormir à la belle étoile.
L’altimètre indique sans cesse des chiffres croissants. Ils ne croissent pas très vite, mais ça grimpe, au fur et au mesure des lacets, des virages, de la souffrance. Le prochain en tous les cas qui me parle du Ventoux, je saurai quoi lui répondre. Que cela soit en bus, voiture, vélo ou à pied, on a tous connu ces moments, dans la montagne, où l’on penche la tête pour anticiper le virage et voir ce qu’il y a derrière. Quelle situation difficile !!
Au bout d’une heure de montée incessante, j’arrive enfin à mon premier plat. C’est un petit virage gauche. L’altimètre indique 1228 mètres d’altitude. En effet, j’ai joué pour le maillot à poids aujourd’hui, mais je ne pense pas être sur le podium tellement je fus affligeant.
Toutes les personnes que j’ai croisées, sur leurs motos, m’ont pour une fois semblées peu chaleureuses, lorsqu’ils me croisèrent. Mais une fois arrivé à ce fameux col, qui n’en était pas, puisque logiquement après la descente, montée, la rencontre de la journée m’apparaît, comme par miracle.
Un couple, âgé, s’arrête à ma hauteur. Le monsieur, me parle. Il comprend un peu le français et se lance donc dans les présentations : « Madame ma femme ; je parle un peu le français … » Et mon chrono qui tournait dans ma tête. Je me disais que ce n’était pas possible, que je rêvais. Je n’ai vu personne de la montée et là je tombe nez à nez avec un couple qui me propose de descendre un peu plus bas et boire un café ! J’hallucine donc.
Mais encore par respect, je lui dis que je suis d’accord. Il se lance dans la descente et je le suis doucement. A peine quelques mètres d’effectués, le ciel si bleu et limpide qui couvrait ma tête s’est transformé en un rideau nuageux noir et grisâtre, engendrant de la PLUIE !
Je pense que cela va cesser, mais plus je me dirige vers le sud et plus j’ai l’impression de faire face à un torrent de pluie. Mes affaires sont imprenables. Je n’ai donc plus le choix. Je vais devoir m’arrêter un peu pour faire un point roue et tenue ou carrément breaker, encore une fois.
Arrivé à la cabane, au fond à gauche du vingtième virage, j’étais trempé. Je m’étais arrêté pour enfiler ma veste jaune anti-pluie. J’ai oublié que la pluie en France, ce n’est pas le déluge, comme ici. Bref, j’arrive trempé à cet arrêt improvisé.
Il y au moins quatre ou six hommes. Personne ne se pousse à mon arrivée. Il y a juste de quoi garer le SD entre des tables, des tabourets, une moto, des hommes. A ce moment, je comprends vraiment que l’étape est finie. Mais cela n’est pas le plus important. J’ai faim ! Et j’ai soif.
Cette pause inattendue, m’apportera de quoi manger un peu et surtout de quoi boire, n’importe quoi, mais boire, car je n’avais plus d’eau.
Je me change, du moins pour le haut, pour ne pas tomber malade. En bas, je garde mon cycliste et les tongs, troquées contre les patins. A la table où mon couple âgé s’est installé, il y avait un type, qui parlait un peu anglais.
Il fut le cobaye pour traduire. Puis, il me dit, tranquillement, que si je voulais, je pouvais descendre avec lui, en moto. Je demandais si avant Phan Thiet, il y aurait un village, un hôtel, des gens capables d’héberger ? RIEN ! NADA ! QUE DALLE !
Il me fait une moue, qui ne m’inspire guère. Pourtant je dois le croire. Avant son invitation, j’étais en train de sortir des roues de pluies pour faire joujou dans la gadoue et la pluie diluvienne. Pensant bien sûr que seul le franchissement de cette descente m’aurait emmené à Phan Thiet et donc à un hôtel !
Je m’inclinais face à son offre qui me parut des plus raisonnables. Je découvris au passage, une tradition locale ; trinquer à l’alcool de riz avec son voisins plusieurs fois. C’est en tout une bonne heure que nous avons passé dans ce cabanon.
Mon premier Monsieur était passablement saoul et sa bonne femme aurait plus souhaité être loin de nous, plutôt que de supporter son attitude. Si seulement elle croisait une bande d’européens bourrés, je pense qu’elle ferait une bêtise !
18h. Nous nous engageons sous le déluge. Question : comment faire pour mettre sur une petite 125cc, deux hommes, deux sacs de voyage avec des rollers et un SD ?
Facile, on improvise. On a harnaché les sacs à l’arrière, moi j’ai joué à collé-serré avec le chauffeur qui lui même était extrêmement bien collé à son guidon. Entre nous, le manche du SD que je tenais de ma main gauche. Rajoutons à cela une pluie diluvienne, qui interdisait d’ouvrir les yeux.
A oui, j’ai oublié de préciser que j’étais en combinaison de roller en bas avec mes tongs et en haut, j’avais enfilé plusieurs couches, pensant lutter contre la nature.
C’est un ciel gris, noir, changeant, venteux et pluvieux que nous allons affronter. A chaque virage, je priais pour ne pas finir mes jours dans ce ténébreux décors (vu notre poids, la route, nos positions sur la moto…)
Effrayant, non ? Et là encore, la route montait, descendait. Je n’étais pas au col tout à l’heure. Juste un mirage. Je ne peux même pas ouvrir les yeux, tellement la pluie est battante. Mère nature a parlé et elle n’est pas contente.
C’est seulement au bout d’une bonne vingtaine de minute, que nous nous arrêtons. Vingt minutes de route dégueulasse, on n’a pas du faire beaucoup de kilomètres. En tous les cas, je bénis ce moment où nous nous sommes arrêtés. C’est un vrai ouf de soulagement, car je commençais à avoir une crampe à la cuisse droite et vu notre position, impossible de bouger.
Je ne sais pas où on est. Un village ? Un bourg ? Une halte ? Mon sauveur, m’indique que quelques-uns viennent ici pour diner et dormir. Mais ce ne sont que des cabanes que je perçois dans la pénombre. Peu m’importe, l’important est d’être arrivé dans un endroit sec, entouré, aidé. J’entre avec mes affaires, trempées, dans une pièce où des hommes mangent.
Je me pose dans un coin pour ne pas gêner, mais déjà, on m’invite, on me questionne, on me désigne. Je suis et resterai un étranger, je ne dois jamais l’oublier.
Je dois passer par des phases qui me permettront ou non d’intégrer un groupe ou de rester dehors. Ce soir, je préfère de tout cœur l’intégrer.
L’hospitalité montagnarde. On me propose à manger, on m’indique où je peux me laver les mains. On me dit que je dormirai au grenier (des planches seulement) au milieu d’autres sous les moustiquaires. Il fait nuit dehors. Il est temps pour moi de savourer cette opportune hospitalité.
Au menu ce soir, rencontres, rires, rollers, majong, sourires, regards, riz, entraide, humanité et un peu de poisson superbement grillé et délicieux.
Les jeunes ici sont vieux. Ils sont solides. De vrais gaillards. Les vieux quant à eux, ne le sont pas vraiment, mais ont déjà bien roulé leur bosse. On me présente mon hôte. Un vieux bonhomme sec comme une aiguille, qui me sourit et me serre franchement la main.
Il y a toujours trois questions qui reviennent en boucle lorsque je débarque quelque part :
-mon âge.
-si je suis marié.
-d’où je viens.
Le temps de traduire, de rigoler, de manger, d’observer, l’heure passe. La fatigue arrive et il n’est que huit heure trente.
Je sympathise avec des jeunes de 20 à 25 ans. Des forestiers, bien battis. Je fais sensation, lorsque arrive un sourd et muet. Au travail, un des membres de l’équipe est sourd et muet aussi. J’ai appris quelques « gestes ». Cela va bien m’aider car il semble qu’ils aient la même signification ici ou ailleurs.


Il est temps pour moi d’aller dormir. Je monte tôt au lit. Mes sacs sont défaits, la moitié de mes affaires sont trempées. A 22h, je m’effondre. A 2h du matin j’ouvre un œil. Il n’y a plus de bruits en bas de la maison. Mais le vent dehors ainsi que les chiens font un bouquant d’enfer. J’avais prévu de me lever à 5h, mais ce n’est qu’à 6h que je me réveilla. Je dormis d’une seule oreille, perturbé par l’étape vécue et par l’étape qui doit arriver.
Je rêve, de vivre plus de journées comme cela, qui apprennent tant. Je m’endors à la campagne, avec des êtres humains rien de plus.
(à suivre…)
par Goyan

Encore une fois, quel bohneur de te lire… Que d’aventures en une seule journée. En plus tu fais monter le suspense en ne publiant que la 1ère partie de ton récit… c’est intolérable
Allez Go!!!! Lache pas l’affaire!
C’est tellement captivant qu’on souffre autant que toi dans les montées ! Je suis parfaitement en phase avec toi quant à la haine des montées. Et tu verras combien elle augmente avec l’âge…
N’as-tu jamais été tenté, arrivé au terme du désespoir et n’ayant plus rien à perdre, d’essayer ne serait-ce qu’un instant un de mes conseils pour monter ?
En tous cas, au vu de la dernière photo, je peux te confirmer que ton skatedrive est toujours très mal chargé : Je refuserais de l’utiliser dans ces conditions, et je ne comprends pas pourquoi tu t’infliges un tel chemin de croix…
Et bien, quelle étape! Ton parcours semble être un véritable chemin de croix! En tout cas, j’ai mal aux jambe rien que de te lire. Si en rentrant tu fais une FIC, tu vas bien te marrer à mon avis
Le SD semble réellement indispensable dans les descentes, par contre, dans des montées comme la « Monster », ça semble être un clavair.
Mais le plus important, c’est que tu t’accroches et que tu fais de super rencontres !!!
Et puis courage, tu arrives bientôt au littoral ou la route sera toute plate (en tout cas par rapport à ce que tu viens de faire!).
++
Tout pareil que Etienne !!
En parlant de « FIC » y’a Heiner qui te réserve une place au chaud pr la Faute début juin…on compte sur toi !! ^^
Quand je pense que tu as hésité à prendre des 110 mm !!!
Bon courage à toi !!
Take care
Gillou
Epique ! j’étais partagée entre la beauté de ton texte et le calvaire que tu vivais, chapeau pour le mental qui te porte !! Heureusement qu’il y’a les paysages et les rencontres humaines qui compensent un peu
J’espère que le « pire » est derrière toi et que tes prochaines étapes seront moins « gore ».
Courage !
mdr l’avant dernière photo ^^
on diré que c’est une famille!!! XD
Exact ChaChou, c’est bien le sentiment que j’avais eu aussi !